Avec l’interdiction de fumer, “on grignote la liberté”
LE MONDE | 02.01.08 | 08h18 • Mis à jour le 02.01.08 | 10h17
Lillebonne,Ffréville (Seine-Maritime), correspondant régional
En cette première journée d’interdiction de fumer, au Maryland, café-bar-PMU du centre de Lillebonne (9 000 habitants), une commune à la croisée de la terre agricole du pays de Caux et de la vallée de Seine industrielle, c’est l’affluence d’un dimanche. D’un côté, on fait la queue pour faire le plein de cigarettes, de l’autre on patiente avec le bordereau des courses hippiques du jour à valider.
Au bar, on échange quelques mots, le verre d’apéritif anisé à la main. Des cigarettes, un cigarillo sont allumés. “Pas plus, pas moins qu’un autre jour”, observe Florent, affairé derrière son comptoir. Ce matin, le patron du Maryland n’a vraiment pas envie de commenter une interdiction qui l’exaspère. “J’en pense rien. Et on ne me laisse pas le temps de penser. Comme si on n’avait pas autre chose à faire…” Il finit par lâcher que “les clients, on fera tout pour les garder”.
Devant le bar, on dit les choses plus tranquillement mais fermement. Alain, 57 ans, en grille une quinzaine par jour. A partir de demain, il ne fumera plus au café car il est discipliné, lui qui travaille dans une raffinerie “où on ne fume pas, évidemment”. Mais, précise-t-il, “ici, je resterai moins longtemps. Tout ça me déplaît. On porte atteinte à nos libertés”.
La formule court le long du bar et Ludovic lui donne un tour inquiétant : “On est en dictature. On veut l’Europe, mais à quel prix !” Cette histoire de “dernière cigarette” s’inscrit dans sa litanie de tout ce qui ne va pas.
“ON NOUS CONDUIT PAR LA MAIN”
Fréville (700 habitants), sur le plateau agricole du pays de Caux, n’a plus qu’un café, Le Pronostic. A une table, Françoise et Gilles, 48 ans chacun. Elle fume régulièrement, lui très peu. Ils se demandent si “ce n’est pas aller contre la culture française de ne pas fumer dans les cafés. On copie les Anglo-Saxons”.
Plus grave, “on grignote la liberté, grain de sable par grain de sable. Pourquoi embêter les populations rurales ?”. Préoccupé mais pas désespéré, Gilles assure : “Ça ne va pas m’empêcher de prendre mon petit blanc.”
Plus vindicatif, Frédéric, 46 ans, qui s’est attablé avec ses deux enfants en lisant la presse du jour. Il ne fume pas mais proteste : “Toujours des lois, c’est insupportable à la fin. On nous conduit par la main pour dicter nos vies.”
Le patron du Pronostic, Jean-Charles Prévost, garde le sourire. Il a constaté que ses clients se sont préparés à l’interdiction. “Ce matin, j’ai un client qui est arrivé sans sa pipe, d’autres sans leurs cigarettes. Il y a deux, trois personnes récalcitrantes qui m’ont dit qu’elles ne reviendraient pas. Bien sûr, il y aura un manque à gagner, mais on ne se fait pas peur.”
A Fréville, on invoque d’abord la défense de la convivialité. “Ce n’est pas normal que le patron soit obligé de faire la police”, soutient Gilles.