Entre Nous

2 mai, 2010

Renaud : La petite vague…

Filed under: COMPRÉHENSION ORALE,LITTÉRATURE — db @ 7:58
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… qui avait le mal de mer.

Cliquez ici, pour écouter la lecture du texte par Renaud


Il était une fois une petite vague, perdue au milieu de l’océan.


Une petite vague de rien du tout, quelques centimètres de haut, à peine plus large.
Une petite vague insignifiante et anonyme, ressemblant comme une goutte d’eau aux millions de petites vagues voyageant sur les mers depuis des millions d’années, aux grés des vents et des marées. Mais, vous vous en doutez, si je vous raconte ici son histoire, c’est qu’elle était différente de ses petites soeurs ; Pas physiquement non, mais dans son petit coeur de petite vague, cette petite vague avait bien du vague à l’âme.

Depuis des siècles qu’elle ondoyait à la surface de l’eau avec pour seul compagnie l’écume et le vent, avec pour seul horizon l’horizon, pour seul spectacle celui du jour se levant et du soleil couchant, La petite vague s’ennuyait à mourir et ne supportait plus de vivre au milieu de l’océan. Bref, la petite vague avait le mal de mer.

La petite vague n’avait jamais vu un bateau, la petite vague n’avait jamais vu un baigneur, ni le moindre pédalo, jamais vu le bord de l’eau. La petite vague en avait par dessus la crête de passer sa vie à faire des vagues. La petite vague écumait de rage, de n’avoir jamais vu la plage. Elle rêvait qu’un vent malin viendrait un jour la conduire sur la sable doré d’une plage ensoleillée. Ah… enfin pouvoir rouler, chanter, rebondir et me briser sur les galets, se jeter à l’eau, venir chatouiller les doigts de pieds des enfants, entendre leurs cris à mon approche. Aller, venir, descendre et remonter, m’éparpiller au milieu des coquillages, des algues et des petits poissons argentés. Me reformer en grondant pour de rire, en faisant semblant d’attaquer, et repartir en emportant un ballon oublié et puis, le ramener dans un tourbillon de mousse et d’eau salée.

La petite vague pensait aux vacances qu’elle ne connaîtrait jamais, lorsqu’une grosse vague, à quelques brasses d’elle cria : « Terre à l’horizon ». La petite vague n’en crut pas ses oreilles. Elle se précipita vers sa grande soeur, se hissa sur son dos, et distingua vaguement à l’horizon la ligne sombre d’une terre inconnue. Elle recommença l’opération une deuxième fois, puis une troisième. A chaque fois un élément nouveau lui apparu, une ville, un port, une plage.

Les courants maintenant la tirait vers la terre, la charriait comme un fétu de paille poussé par le vent. Elle sentit bientôt son eau se réchauffer et l’air marin se charger des odeurs de la terre. Pour la première fois de sa vie, la petite vague respirait le parfum des forêts, des villes et des campagnes, des animaux et des hommes.

Elle en fut d’abord émerveillée ; puis l’émerveillement fit place à l’étonnement ; enfin à la déception. Les odeurs nauséabondes de gaz carbonique qu’elle découvrait lui rappelait étrangement celle des nappes de pétroles qu’elle avait parfois croisé dans sa longue vie de petite vague au milieu de l’océan. Elle arrive néanmoins jusqu’à la plage. Des enfants s’y amusaient ; des adultes allongés, immobiles semblaient y dormir, insouciants du soleil qui leur brûlait la peau. Des chiens couraient, des mères criaient après leurs enfants, des papas après mamans. Des adolescents faisaient hurler leurs transistors, et les baraques à frites enfumaient le tout d’une odeur d’huile chaude qui se mêlait a celle dont les corps étaient enduits.

La petite vague ralentit son avance. Elle rencontra bientôt une eau saumâtre, mais personne ne lui dit qu’il s’agissait des égouts de la ville qui se déversaient là. Elle croisa quelques bouteilles en plastique, des sacs poubelle, des détritus de toutes sortes, fut presque coupée en deux par un gros monsieur rougeaud hissé sur une planche à voile, avant de s’échouer enfin au bout de son voyage au bout de son rêve, sur le sable grisâtre de la plage, au milieu des tessons de bouteilles des capsules de bières, des châteaux écroulés des enfants agités.

Jamais le vague à l’âme de la petite vague n’avait été si grand. Elle ne s’attarda guère sous les pieds palmés. Quelques aller-retour à brasser les ordures, et elle s’enfuit dans le sillage d’un bateau à moteur qui frôlait les baigneurs, rejoindre le grand large qu’elle regrettait déjà d’avoir quitté. Alors qu’elle longeait la côte, suivie de près par quelques amies vaguelettes, aussi déçues qu’elle par la fréquentation des humains, elle entendit, venant de la terre, des petits cris stridents, à peine perceptibles, presque des sifflements.

Ils n’avaient rien de commun avec les cris des enfants braillards de la plage. La petite vague avait déjà entendu ces cris quelques années auparavant, peut être quelques siècles, un jour que les dauphins étaient venus la frôler, courir sous elle, jouant dans son écume, brisant sa crête de leurs ailerons pointus. Comment les cris d’un dauphin pouvaient ils venir de terre ?

La petite vague se dirigea de nouveau vers la côte, guidée par les sifflements comme un navire perdu dans la nuit, et guidée par la lueur du phare. Derrière une digue, se dressaient les hauts murs d’un marin land.

La petite vague ignorait qu’on enfermait des orques et des dauphins dans des bassins pour le plaisir des petits terriens. Mais, il ne fut pas nécessaire de lui faire un dessin ; elle compris vite que les créatures marines étaient prisonnières ici. A l’instant où, provenant distinctement de derrière ces murs, les sifflements reprirent, elle vit bondir en l’air un magnifique dauphin gris argenté, qui, après avoir semblé s’immobiliser une fraction de secondes dans le ciel, retomba dans un grand SPLASH dans son bassin prison. Un tonnerre d’applaudissements accompagna la pirouette.

La petite vague n’avait pas rêvé. Le dauphin, dans son bond majestueux, avait tourné la tête vers la mer, et son regard triste avait croisé le sien. Ce regard avait lancé un SOS, avait jeté une bouteille à la mer avec comme message : « Vient me délivrer ».

La petite vague, qui n’aimait pourtant pas faire de vagues, décida aussitôt qu’il fallait agir. Elle commença par alerter toutes les petits vagues qui voguaient autour d’elle, en leur recommandant d’alerter à leur tour toutes les vagues des alentours, jusqu’au fin fond de l’océan.

Bientôt de grosses vagues arrivèrent, guidées par la rumeur qui s’amplifiait en se colportant de vague en vague, selon laquelle une toute petite vague de rien du tout voulait attaquer la côte, pour délivrer un dauphin prisonnier de la terre. L’histoire fit grand bruit, le vent la fit voyager de port en port, et devant l’importance de la tâche à accomplir, devint bourrasque, vent de folie, vent de tempête.

Le soir venu, l’océan entier était en furie. Des vagues hautes comme des maisons étaient venues prêter main forte à la petite vague, qui en oublia du coup son vague à l’âme, son mal de mer. Les vents, les courants et les vagues se jetèrent alors sur la côte, et cette nuit fut une nuit de tempête comme aucune nuit, aucune mer n’en connurent jamais.

Les hommes se cachèrent dans leur maison, volets fermés ; les bateaux de pêcheurs rentrèrent bien vite au port, où, malgré l’abris des digues et des jetées, leurs amarres furent malmenées. Mais le plus fort de l’assaut du vent et de l’eau fut contre les murs du marin land.

Des déferlantes vinrent s’y briser dix fois, cent fois. Des murs d’eau salée poussés par des vents furieux et des courants déchaînés, vinrent en lézarder les fondations, en briser le fait, jusqu’au moment où, dans un grand fracas, les murs des bassins cédèrent sous ces coups de boutoir.

Le reflux d’une vague gigantesque entraîna avec lui les murs en miettes. La vague suivante emporta avec elle dauphins, orques, otaries et autres morses, tous ces mammifères marins désormais libres de regagner leur élément naturel, l’océan immense, la liberté.

Presque aussitôt, le vent tomba et la mer se calma. Les dauphins s’éloignèrent aussi de la terre, et disparurent à l’horizon, d’où ils ne revinrent jamais.

Si un jour, en mer, tu vois passer un banc de dauphins, comme il arrive souvent qu’ils viennent, peu rancuniers envers les hommes, jouer le long de l’étrave des navires, Regarde bien derrière eux, dans leur sillage. Tu verras toujours une petite vague, qui les accompagne ; Une petite vague insouciante et joyeuse ; Une petite vague amoureuse des animaux libres dans l’océan. Une petite vague qui n’a plus de vague à l’âme, Et plus de mal de mer…

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3 commentaires »

  1. Ce texte qui ne date pourtant pas d’hier est un des plus beaux textes destiné aux enfants sur la notion de liberté(qui fait peur aux bêtes adultes)Merci Renaud;quand je peux le lire à un enfant,je n’hésite jamais pour qu’il n’est pas le mal de…liberté! Jamais

    Commentaire par Bouffandeau Jérôme — 13 novembre, 2008 @ 8:57 | Répondre

  2. Texte magnifique! Qui s adresse aux petits pour un départ dans la vie ainsi qu ‘aux grands pour une bonne remise en question!!

    Commentaire par thomas — 15 mars, 2009 @ 9:12 | Répondre

  3. Texte magnifique qui s adresse aux petits pour un bon départ dans la vie !
    Texte tout aussi beau pour les grands qui entraine une bonne remise en question !

    Commentaire par thomas — 15 mars, 2009 @ 9:17 | Répondre


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